Ridan
L’un est l’autre
Sortie le 23 février

Cinq années bien remplies se sont écoulées depuis Le Rêve ou la vie, et la voix de Ridan, malgré sa douceur apparente, est à l’évidence de celles qui portent haut et loin dans la chanson d’aujourd’hui. Les lauriers qui ont fleuri sur son chemin depuis 2004 (une Victoire de la musique, le Grand prix de l’Académie Charles Cros, deux disques couronnés d’or) n’accueilleront pas de sitôt le repos de ce jeune trentenaire dont les questionnements incessants ne connaissent un apaisement provisoire qu’une fois mis en musique. « La reconnaissance flatte la tranquillité de l’esprit, elle ne nourrit pas la création » objecte ainsi cet « intranquille » de nature lorsqu’on évoque le succès conséquent de L’ange de mon démon, son second album, et de cet Ulysse adapté de Joachim Du Bellay qui fit un beau voyage sur les ondes en 2007 et durant la longue tournée qui suivit. Les scènes de France vibraient d’ailleurs encore de son passage quand Ridan décida que son troisième album n’attendrait pas que ne retombe l’énergie et la fièvre ainsi accumulées. L’esprit de partage et de communion fraternelle, qui est d’ailleurs celui des concerts, Ridan a d’emblée décidé d’en faire le thème générique du disque, selon une méthode qui est invariablement la sienne depuis toujours : « J’ai besoin d’une idée centrale à partir de laquelle j’organise chaque chanson comme un chapitre qui doit au final nourrir l’ensemble. Le premier album tournait autour du sens de la vie, du questionnement existentiel.  Le second parlait de la dualité, de l’opposition bicéphale entre le pour et le contre, l’ange et le démon qui est en chacun de nous. Celui-là, c’est peut-être la résolution de ces deux interrogations, la fin d’une trilogie dont l’aboutissement serait cette idée du partage. » Une formule magique germe en cours de route, qui résume tout : L’un est l’autre. Ce sera le titre de l’album et le sésame de l’inspiration des chansons. Après Du Bellay, Ridan saute plusieurs siècles de poésie pour, sans le vouloir, rendre hommage à Rimbaud et à son célèbre Je est un autre, qui à l’époque déjà entremêlait une double quête d’identité, celle de l’homme et celle de l’artiste. C’est encore aujourd’hui l’altérité qui apporte à Ridan, enfant de l’immigration et héritier évident d’une tradition française de la chanson qui grince (Brassens, Renaud…), des réponses longtemps demeurées floues : « Ce trouble identitaire me donnait l’impression de ne pas voir la même chose avec chacun de mes deux yeux. Mes chansons, au fil du temps, m’aident à les accorder et à trouver ainsi mon équilibre. » L’un est l’autre, en dix chapitres aux focales et aux points de vue complémentaires, portés par une musicalité largement renouvelée, est donc l’album le plus lumineux et serein de Ridan. Lequel éclate d’un rire de franc soulagement : « Au grand désarroi de mon psy, je n’irai plus le voir. »
Ne nous trompons pas : chez lui le goût du partage n’a pas celui de la guimauve. Les bons sentiments infusés à l’eau de rose, très peu pour ce révolté du quotidien qui ausculte les palpitations contemporaines et les bleus universels en se gardant bien de dégainer des vérités toutes faites et surtout de dispenser la moindre leçon prête à penser. Même derrière sa charge au mortier contre les « Stars minutes », on verra poindre en tendant l’oreille une forme de bienveillance désolée.  Mais Ridan n’est pas simplement un amoureux en état de dépendance de cette langue française qu’il embrasse il faut le dire avec une fougue rarement rencontrée, porté par « un besoin sanguin d’écriture ». Ce troisième album montrera aussi toute l’étendue de sa géographie musicale, qui laisse apparaître sur des reliefs inédits de nouveaux musiciens parmi les plus (af)fûtés de l’hexagone et surtout un nouveau partenaire d’exception pour l’écriture et la réalisation. Si Alain Félix, le collaborateur de toujours, co-signe encore quatre chansons, c’est Jérôme Paret, le guitariste de scène de Ridan, qui aura cette fois endossé le rôle de l’alter ego privilégié tout au long de L’un est l’autre, et qui révèle chez Ridan des inflexions inattendues vers la pop anglo-saxonne et de minutieuses touches électro qui accentuent encore mieux la volupté acoustique de l’ensemble. Pour dix nouveaux petits bijoux aux mécaniques impeccables qui font plus que jamais de Ridan un humble orfèvre et un horloger savant de la chanson. Et de L’un est l’autre l’antidote idéal à la violence d’une époque où trop souvent l’un hait l’autre. 

Titre à titre


On est comme on naît
Emballé par l’orgue vibrionnant de Laurent Cabrillat, le clavier de Ridan sur scène qui en co-signe la musique, cette chanson à l’humeur presque country-rock expose d’emblée les grandes lignes de ce que sera l’album, tant par sa vélocité musicale que par son thème : « On est comme on naît, c’est véritablement l’équation de L’un est l’autre. Cette chanson dit qu’il faut parvenir à prendre sa place dans l’humanité, à s’accepter tel que l’on est pour parvenir à une forme d’excellence pour soi-même et vivre avec justesse.  La musique de Laurent possède ce côté festif qui fait passer encore mieux passer à mon sens cette idée de l’acceptation. »

Passe à ton voisin
Caractéristique du style de composition enjoué et presque enfantin de Alain Félix, qui fit déjà de belles étincelles sur l’Ulysse illustre du précédent album, le premier single extrait de L’un est l’autre est un pur rayon de lumière musical. En ces heures sombres et chahutées, une telle bouffée d’optimisme passerait presque pour de l’insolence : « Si On est comme on naît se situe dans une dimension plutôt idéaliste, celle-ci traduit la même idée mais dans la réalité. On n’a pas toujours conscience, en croisant des gens au quotidien, de ce que l’autre pourrait apporter comme réponses vitales à des questions que l’on a au fond de soi. Cette alchimie, qui fonctionne parfois en amour, on a du mal à la décliner sous d’autre forme. J’ai voulu retrouver le ton des messages que les enfants se passent en douce dans les classes, et ce goût des échanges désintéressés. Le texte est arrivé bien avant la chanson, donc on a pu lui construire un écrin idéal, une atmosphère féerique, sans batterie pour créer une illusion d’arc-en-ciel. »

En attendant la fin
L’empreinte de Jérôme Paret, qui en a composé la musique, apporte tout son relief électro-rock à ce morceau qui se distingue de tout ce que Ridan avait enregistré jusqu’alors : « Une musique plutôt groove pour un thème plutôt grave ! J’adore jouer avec ce genre de contraste. J’ai longtemps eu une peur panique de la mort, non pas du fait de disparaître mais simplement à l’idée de perdre tout ce que j’aimais. Et c’est quelque chose qui peut empêcher de vivre. Ma façon de guérir de ça, c’est de me dire qu’il faut tout prendre sans trier, les joies comme les peines, et surtout ne pas s’arrêter de vivre en attendant la fin. »

Ma petite chipie
Une folk song feutrée composée par Gavroche, un artiste rémois déjà présent sur le précédent album et qui a accompagné Ridan en tournée. Une chanson simple, plutôt légère et souriante, sur un sujet complexe : l’inconnu de l’amour. « C’est le thème le plus universel qui soit mais bizarrement je l’aborde assez rarement. On vit tous dès l’enfance dans ce fantasme de rencontrer la femme idéale, et plus tard on s’aperçoit que c’est l’imperfection qui rend une fille unique et qui nous rend fou amoureux d’elle. Musicalement, j’ai voulu que cette chanson conserve un caractère assez élémentaire car l’amour est une notion élémentaire. C’est l’être humain qui, par la réflexion, rend les choses compliquées. »

Où sont les roses
Le sujet matriciel de Ridan depuis son premier album : que deviennent les rêves d’enfants lorsqu’on les confronte à la réalité de la vie ? Une fois encore, Jérôme Paret joue à fond la carte de l’oxymore musical en choisissant de confronter ces tourments à des teintes west-coast funky et chatoyantes : « C’est une excellente idée de Jérôme, ça permet de dédramatiser cette chanson que je ne voyais pas du tout comme ça à l’origine. Associer le rêve à une rose que l’on a en soi et qu’il faut entretenir le plus longtemps possible est une idée qui me plaît. C’est une métaphore qui fonctionne bien, car la rose possède aussi des épines, qui lui permettent de se protéger des autres. »

Le Petit Prince
Une autre des chansons écrites avec Alain Félix dont on retrouve la fibre onirique incarnée ici par une flûte qui serpente entre les mâchoires d'une rythmique tambourinée comme dans les fanfares d’école. Une nouvelle plongée dans le monde faussement béat de l’enfance pour aborder l’autre thème cher à Ridan, la fragilité des illusions : « ce joli conte du Petit Prince n’a de sens que lorsqu’on est enfant, comme le Père Noël. Lorsqu’on finit par prendre conscience de la différence entre l’être et le paraître, alors on réalise que le Petit Prince s’inscrit dans le monde du paraître. » Il n’est pas illusoire en revanche de penser qu’Ulysse vient de se trouver un petit frère princier.

Ma fée d’hiver
Une offrande pop signée une nouvelle fois par Alain Félix, dont l’adoucisseur apporté par un chœur féminin quasi angélique ne doit pas masquer les cicatrices intérieures, avec là encore certaines illusions de l’amour qui volent en éclats lorsque la belle au bois dormant se fait Carabosse : « Apprendre à être adulte, c’est avant tout savoir composer avec la tromperie. Celui qui parvient à la sagesse aura réussi à s’acclimater au monde des adultes tout en conservant une part des paramètres de l’enfance. Dans un disque sur le partage, il fallait aussi une chanson sur les gens que l’on aurait mieux fait de ne pas croiser. »

Star Minute
Une guitare folk au galop et quelques astuces sonores bien troussées suffisent à appuyer cette chanson énervée et hilarante qui fera sans doute beaucoup parler d’elle et qui nécessite pas de grands éclaircissements : « Etre artiste, c’est tenter d’apporter une alternative à ce qui se fait, et dans ce genre d’émissions on force au contraire les gens à entrer dans un moule déjà existant. Vous imaginez Barbara faire la Star Academy ? » Si oui, tapez 1…

Répondez-moi
« Lorsqu’on a décidé de travailler ensemble avec Jérôme Paret, on est parti en vacances à Saint Domingue pour apprendre à mieux s’apprivoiser. On avait amené quelques instruments au cas où, et ce qui en est sorti, c’est cette chanson que l’on aurait pu écrire à Stockholm ! » Un genre de blues engourdi et aérien à la fois, pour aborder à tâtons cette question essentielle du doute, de la recherche spirituelle et d’un possible apaisement plutôt éclairé qu’illuminé.

A quoi ça rime
Pour refermer la boucle de ses trois premiers albums considérés comme un ensemble, Ridan exécute avec une grande élégance un petit travelling arrière en forme de clin d’œil à ses années d’apprentissage dans le rap : « Je voulais que les gens qui me connaissent à travers la chanson aient aussi l’occasion de m’entendre dans ce registre. Je fais également au passage un pied de nez à ceux qui n’ont jamais cessé de me demander pourquoi je ne faisais pas du rap ou raï, comme si, en raison de mes origines, je n’étais programmé que pour ça. Ce morceau leur servira de réponse. »

Interview réalisée par Christophe Conte